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Le mal centrafricain

moi président

 

 

La Centrafrique est un pays « magnifique », très riche en faune, en flore et en sous-sol, ayant pour capitale « Bangui la coquette », la verdoyante ville caressée par le fleuve Oubangui et le vent frais qui descend des collines de Gbazabangui. Malheureusement, en plus de son enclavement, le pays est miné par de nombreuses années de conflits sans cesse alimentés par des rivalités politiques, ethniques, et… (Religieuses ?). L’homme de la rue que « Radio Trottoir » a interrogé se dit fier d’être centrafricain. Sauf que le pays, lui, n’est pas fier de ses enfants pour plusieurs raisons.

Chaque Centrafricain est né avec un handicap difficile à réparer : le mal du Centro. Une maladie qui a suscité, depuis des décennies, l’intervention d’éminents médecins, de marabouts et de chamans du monde entier qui ont rivalisé sans succès en thérapie de blancs ou des ancêtres : Les Nations unies, l’Union africaine, la Francophonie, la CEAC, la Misab, la Minurca, la Fomac, la Misca, l’Eufor RCA, la France, le Tchad, l’Afrique du Sud, les « Eskadrons » blindés, les Baniamuléngués, les Kodos…  sommets de Libreville, de Ndjamena, de Brazzaville…  et les accords de « on ne sait plus quoi encore » qui ne sont jamais respectés.
Par le passé, on a connu les « barracudas » venus de leurs lointains océans prendre un bain de soleil à Béréngo, au palais impérial abandonné par Sa Majesté Bokassa 1er (dont nous saluons la mémoire. Paix à son âme); on croise encore aujourd’hui les « sangaris » qui flottent au-dessus de nos ruines encore fumantes après les affrontements entre Seleka et anti-balaka. Demain peut-être, on verra des « hyènes » fouiller dans les cendres de nos villages détruits ou des «vautours » qui viendraient nettoyer nos carcasses abandonnées au coin de la rue lorsqu’il n’y aura plus de diamants ni de pétrole à offrir.
En dépit de toutes ces interventions, l’hémorragie continue encore. Voilà pourquoi nous voulons donner quelques pistes pour comprendre le mal qui ronge le Centrafricain afin de permettre une prise en charge thérapeutique adéquate.

-le mal centrafricain est d’abord que tout le monde veut devenir président de la République, tout en sachant qu’il n’y a qu’un seul fauteuil auquel tous ne peuvent pas accéder ;
-le mal centrafricain est que ceux qui sont aux affaires ne respectent pas leurs engagements, font passer leurs intérêts avant ceux de leur peuple, manipulent la Constitution afin de rester à vie au pouvoir, déclenchant ainsi des rébellions de toutes les couleurs aux quatre coins du pays;
-le mal centrafricain est que ceux qui prétendent au pouvoir sont souvent prêts à sacrifier le peuple pour arriver à leurs fins, en employant tous les moyens de destructions massives possibles ;
-le mal centrafricain est que ceux qui assassinent et détruisent le pays sont souvent récompensés, amnistiés et recommencent les mêmes bêtises lorsqu’ils veulent davantage de pains;
-le mal centrafricain est que le Centrafricain d’en bas est si aveugle au point qu’il se laisse manipuler par l’homme d’en haut ;
-le mal centrafricain est que le Centrafricain est toujours prêt à tuer son voisin ou à détruire ses biens parce que celui-ci est opposant, militant d’un parti autre que le sien, d’une autre ethnie ou confession religieuse ;
-le mal centrafricain est que de nombreux dirigeants se sentent fils du pays juste quand ils veulent avoir un poste au bled, puis s’empressent de brandir un passeport étranger lorsque l’odeur de leur propre merde commence à les étouffer ;
-le mal centrafricain est qu’on pique dans la caisse du bled, on investit ailleurs ;
-le mal centrafricain est qu’on ne regarde pas dans les yeux du peuple lorsqu’on le saoule avec des mensonges et des promesses sans lendemain…
-le mal centrafricain est que ceux qui se disent des « intellectuels » sont ceux qui détruisent le pays par des manœuvres sournoises, des détournements de deniers publics, la corruption, la gabegie, le tribalisme, l’impunité, l’absence de vision et des discours d’incitation à la haine et aux divisions;
-le mal centrafricain est que le Centro est très paresseux, parle beaucoup, capable de consommer seul un baril de bière en une journée pendant que des dossiers s’empilent dans son bureau déserté ;
– le mal centrafricain est que le Centro se croyant dans « le plus beau pays »au monde ne cherche pas à améliorer son image ;
-le mal centrafricain est que la jeunesse manque de lucidité et de créativité, passe son temps dans les bouteilles d’alcool ou sous les arbres à faire des jeux et raconter des potins en longueur de journée, à admirer les belles voitures et nanas et à faire l’éloge des plus tordus du coin qui se font remarquer en mal ;
-le mal centrafricain est que si tu ne fais rien tu deviens la risée des uns, lorsque tu te distingues en bien, tu déclenches la jalousie des autres. On t’accuse de magie ou de mafia et on attend qu’une occasion se présente pour que tu deviennes la cible des tueurs ou des pilleurs ;
-le mal centrafricain est que beaucoup rêvent de devenir soldats en s’associant aux groupes armés et prennent du coup part à des actes abominables indignes d’un futur défenseur de sa patrie. Mais aussi que le soldat ne défend pas sa patrie, il devient par contre boxeur dans les guinguettes ;

-le mal le plus inquiétant du Centrafricain est qu’il reste souriant après avoir causé du tort à son pays et saigné le cœur de son frère, et est toujours fier de n’avoir pas avancé d’un seul petit pas après 50 ans d’indépendance.


Le Forum de Brazza bat de l’aile

brazza vu par Didier Kassaï 001

 

Le Forum de Brazzaville pourtant considéré par la grande partie des Centrafricains comme une rencontre de l’espoir commence par une fausse note. Mais malgré les discours plus ou moins virulents des uns et des autres, des divergences de vue entre musulmans et chrétiens, Seleka et anti-balaka, sur les lèvres de tous : hommes politiques ou hommes de la rue, il y a un mot qui revient toujours : PAIX.

Alors que tous s’accrochent à cette initiative congolaise et internationale visant à arrêter les confrontations armées afin de permettre à cette population meurtrie qui vit encore dans la grande souffrance de respirer, de circuler librement et pouvoir à nouveau espérer une vie meilleure à long terme, la Seleka se dresse de toute sa carcasse pour barrer la route à cette paix tant espérée.

Les principaux dirigeants de la Seleka mettent en avant la menace de la partition, non pas parce qu’ils veulent offrir un paradis aux musulmans dans une hypothétique République du Nord, mais simplement pour négocier ensuite leur amnistie en échange d’une unification de la RCA. Rappelons que beaucoup parmi eux, ainsi que certains proches des anti-balaka, sont visés par des sanctions internationales et des poursuites pour des crimes commis en Centrafrique entre 2012 et 2014.

« Nous, responsables des morts de chrétiens et musulmans centrafricains, devons trouver une solution à Brazzaville afin de permettre à la population qui souffre encore de retrouver la Paix. Nous resterons le temps qu’il faut, car nous ne pouvons pas rentrer à Bangui sans un accord… » a déclaré le coordonnateur adjoint des anti-balaka. Un discours qui fait chaud au cœur, car au moins celui-là a compris l’intérêt d’une cessation immédiate des conflits, sans laquelle il n’y aura jamais de paix. Il revient alors aux responsables de cette pagaille qui a détruit le pays d’apporter les premières solutions.



La marche vers Bangui a grossi dangereusement

dessin marche

Pendant que les Seleka de PK 11 rallongent la liste de leurs victimes et que d’autres compatriotes se battent par des discours virulents au sujet d’une conférence organisée par Brazzaville, le rang des marcheurs sur Bangui est de jour en jour rejoint par des jeunes mécontents, combattants ou désœuvrés, qui se sentent oubliés par un gouvernement dépassé par les événements. La présidente de transition doit désormais se battre sur plusieurs fronts… la pauvre.



L’imam N°2 de Gobongo pris en flagrant délit de reconstruction de la mosquée par des anti-balaka

dessin imam

 

L’imam N°2 de Gobongo pris en flagrant délit de reconstruction de la mosquée par des anti-balaka a été fait prisonnier pendant une journée. A l’occasion du ramadan 2014, anti-balaka et Seleka avaient trouvé un accord permettant aux musulmans centrafricains de passer cette période de jeûne sans être secoués. Au lendemain de cet accord, l’imam N°2 de cette mosquée située en plein fief des anti-balaka et qui n’a jamais été inquiété (à cause de son origine mandja) a décidé de reconstruire ce lieu de culte avec l’aide de certains de ses adeptes vivant encore dans le coin pour la circonstance.

En pleins travaux, lui et 4 autres travailleurs sont arrêtés par des anti-balaka, ligotés et enfermés dans une case abandonnée en attendant l’arrivée du chef qui va décider de leur sort. Le bâtiment qui était partiellement détruit après l’assaut contre la Seleka en décembre disparaît aussitôt sous des gourdins. Les fers à béton et les sacs de ciment sont revendus à vil prix et l’argent partagé entre des jeunes anti-balaka qui prennent d’assaut les buvettes voisines. Trois heures plus tard, après s’être bourrés à fond, ils reviennent vers les prisonniers, les sortent de la cellule improvisée et leur distribuent le café fort des pensionnaires  puis passent à l’interrogation de l’imam. En face de lui, celui qui se présente comme le chef de la bande.


– « Tu nous fais peur, Imam. Où as-tu trouvé ton courage ? Tu nous défies sur notre territoire sans crainte…
– Je croyais le conflit terminé…
– Hélas, non. C’est quand tu seras enterré que ça finira.
– Pitié ! Ne me faites pas de mal.
– T’inquiète ! Je ne suis pas pressé, mais crois-moi, je finirai par te tuer, toi et ta bande. » Il se tourne vers un de ses hommes. « Apporte-moi le feu, je vais lui brûler sa barbichette de Boko Haram !
– Pitié ! Ne me tuez pas…
– Tu ne veux pas mourir ? Alors pourquoi veux-tu qu’on vienne tuer les autres ? Tu reconstruis cette mosquée pour qu’elle serve de cachette à Boko Haram, n’est-ce pas ?
– Non, Wallaye ! Allah ne veut pas ça…
– Tu es mauvais. On te laisse tranquille ici parce que tu es « Mandja » et tu nous cherches des ennuis. Où est l’imam principal ?
– Au km 5… (et le nom qu’il donne sonne comme «  Gbaya »)
– Pourtant, il est Gbaya comme Bozizé, et il est parti se protéger. Pourquoi n’as-tu pas fait autant ? Tu es un traître, tu roules pour les Seleka et Boko Haram. Voilà pourquoi tu vas mourir.
Les musulmans du quartier, paniqués, décident de voler au secours de leur imam menacé de mort. Ils collectent de l’argent qu’ils proposent au chef des anti-balaka en échange de la liberté du barbu. Mais ils se butent au refus de celui-ci.
– « 10 000 F CFA ? C’est nul ! C’est même une insulte pour le grand chef que je suis. Je veux 50 000 F CFA avant 18 heures. Sinon je l’enterre vivant, votre traître d’imam. »
A 17 heures, les efforts des musulmans n’ont rien donné. La vie de l’imam ne se compte que sur 2 doigts. Il donne alors le numéro de son principal au chef qui appelle…
–  « Salam, j’écoute !
– Vous êtes l’imam de Gobongo ?
– Oui, c’est moi. Que puis-je pour vous ?
– Nous avons entre nos mains votre collègue qui s’est moqué de nous. Nous allons le tuer dans une heure si on ne nous verse pas 50 000 F CFA… » Et le principal, en bon diplomate convainc le chef de ne pas le tuer.
– « Je vous envoie 50 000 F CFA tout de suite. Mais relâchez-le, je vous en prie. »
A 18 heures près, l’argent arrive chez les anti-balaka. L’imam et les quatre autres prisonniers sont libérés. Ils rentrent chez vivants, mais avec la douleur des coups et humiliations subis.  Habituellement, à l’occasion du ramadan, des aides en argent et en vivres sont données à cette mosquée. Le plus souvent, ces aides sont gérées par l’imam principal (lettré et parlant plusieurs langues…) ce qui n’est pas du goût de son second qui se sent moins avantagé. Son absence pendant cette période (réfugiés au km5), et le fait d’être l’unique chef religieux circulant sans inquiétude en terre « ennemie », est la meilleure occasion pour lui de prendre sa revanche, de s’offrir la bonne partie de cette aide. Mais voilà que celui à qui il souhaitait du mal  est venu le secourir en période de tempête.



Fête des mères 2014

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Dimanche 25 mai 2014 en rose. Depuis la prise du pouvoir par Michel Djotodja, en mars 2013, les Banguissois renouent avec la fête des Mères. Les guerres stériles de la Seleka ont privé la Centrafrique de cette fête plus importante après le jour de l’An. Toutes les mamans âgées ou jeunes se préparent depuis plusieurs semaines à vivre ce grand moment. Même dans l’enclave musulmane de KM5, on s’active aussi.

Sur toutes les lèvres, un seul mot : « La fête des Mères ». L’occasion est belle chaque maman de se faire belle et d’oublier le passé de guerre et de souffrance. Comme il est de coutume chez nous (à Bangui, je veux dire), la fête commence dans l’après-midi. Le matin, on s’attèle aux derniers réglages : cuisine, repassage des habits de fête, cirage des souliers, salon de coiffure… Ce dimanche-là, exceptionnellement, pas d’église pour les mamans chrétiennes. Quant aux maris, jusqu’à très tard la vieille, ils continuaient de faire la queue devant les guichets des banques dans l’attente de leurs paies. « Ce soir, on va se taper de nouveaux gars ! » lance une soi-disant « maman » (en vérité, elle serait encore une pucelle si les filles de nos jours ne tirent pas plus vite que leur âge). Elle ne fait pas marrer la trentaine de femmes presque tendues qui patientent, pour les unes, depuis deux jours chez le coiffeur.

Il est 11 heures. La tension monte dans la queue qui ne bouge pas au point que ni les agitations des membres de la  Seleka au camp du RDOT ni les crépitements d’armes au KM5 à l’instant ne les font frémir. « S’ils croient pouvoir nous gâter cette fête, ils se fatiguent pour rien ! » lâche une dame. « Que ça tire ou que ça pleuve, on va fêter aujourd’hui, dèh ! » Ajoute une autre. Plus loin, les hostilités sont ouvertes entre un couple dont le mari n’a pas pu toucher son salaire la veille. Il a beau chercher à s’endetter pour faire plaisir à son épouse, hélas, chez nous en période de fête « on ne donne pas crédit ô ! ». Il faut attendre encore. Le pauvre se fait savonner publiquement par une épouse furieuse et arrogante condamnée à rester chez elle ce jour-là. Adieu la réjouissance !

Et bonjour le désordre

A 17 heures, les rues sont prises d’assaut par des couples qui rivalisent en élégance. La fête peut alors commencer. Les guinguettes plongées dans un océan de vacarme sont pleines comme des toilettes publiques. On capte 40% de musique pour 60% de braillement. Il faut avoir des oreilles d’éléphant pour entendre ce que raconte son proche voisin. Il y a des mamans bien sapées, mais aussi des sangaris (des adolescentes) en  jupe courte ou pantalon moulant taille basse qui laisse percevoir une partie du string. On remarque aussi des accompagnateurs au regard de félin qui veillent. Ils sont assis sur des chaises ou des casiers en plastique autour des tables noires de bouteilles de bière, pendant que le DJ balance le trop bruyant « Eminado…Eminado… ». A défaut de pistes on danse sur sa chaise ou entre deux rangées de tables. Et bonjour le désordre.

Après 4, 5 ou 8 bouteilles avalées, certaines fêtardes, trop bourrées gerbent sur leurs voisins ou s’écroulent sur la table d’en face emportant sur le coup tout son contenu. Ce qui déclenche une petite empoignade, non sans quelques bobos, entre deux bandes ou au sein d’un même groupe. Tantôt, c’est le mari ou l’amant jaloux, ne supportant pas le clin d’œil du voisin à sa chère voisine si élégante ou un coup de pied donné sous la table pour attirer l’attention de celle-ci, qui le rappelle à l’ordre en lui vidant son verre sur le visage. « SPLACH ! » A ce stade, tous les coups sont permis. Et « VLAM ! », et « BING ! », et « FLABADA ! » les coups de poings et de pieds se croisent, des bouteilles et des chaises s’envolent dans tous les sens et laissent des victimes sur le tapis. Mais le tsunami finit plus tard par se calmer.

« Que la Seleka vienne ou qu’on casse la baraque, on va toujours fêter dèh ! »

La bière coule de nouveau. Des hommes et des femmes décidés à oublier la mauvaise période s’éclatent encore de plus belle. Vivent les Banguissois et bonne fête à toutes les mamans ! « Que la Seleka vienne ou qu’on casse la baraque, on va toujours fêter dèh ! » A la fin de la soirée (il y a eu plusieurs fins d’ailleurs, selon les endroits et les individus) certains couples sont rentrés comme des Peuls (c’est-à-dire séparés. Le mari torse nu, une dernière bouteille à la main et balbutiant des jurons est devant, tandis que son épouse à moitié décoiffée, tenant une chaussure à la main se moque dans son sillage; un mari qui n’a pas été du tout à la hauteur.

Certains titubent, claudiquent, chantent ou pleurent de plaisir… Des femmes sont tirées par les cheveux ou par le soutien-gorge : geste d’un mari jaloux qui ne désire pas avoir comme seul compagnon ce soir le deuxième oreiller. Une maman incapable d’aligner deux pas rend le surplus de sa consommation dans le « mama-mobile » grinçant (un pousse-pousse) qui la ramène chez elle. Couchée sur son dos et aveuglée par, on ne sait, combien de bouteilles ingurgitées, elle chante en boucle et d’une voix presque effacée : « Mou ouango oooh…Mou ouango na a Seleka, Djotodja !… » (Donne des conseils…Donne des conseils à tes Seleka, Djotodja !…) Enfin, ceux qui ont choisi de faire la fête loin de leurs quartiers finissent, pour certains, la soirée à l’unité de traumatologie de l’hôpital communautaire après une chute en taxi-moto. Ils auront plusieurs jours, voire des semaines, à y passer en reconditionnement. VIVE LA FÊTE !!